Le monde quechua

Entre modernisme et tradition

Avec une population estimée à neuf millions d’individus, le peuple Quechua est un des plus emblématiques d’Amérique du sud. C’est principalement sur les hauts plateaux de la Cordillère des Andes, entre 2 500 et 4 000 mètres d’altitude, que vivent les Quechuas. Ils se répartissent du nord de l’Argentine et du Chili, à la Bolivie, le Pérou, l’Équateur, jusqu’au sud de la Colombie. Cette zone correspond à l’aire maximale d’extension de l’Empire Inca.

Le mot « quechua » désigne aussi une langue. Il ne s’agit pas de la langue des Incas comme on pourrait le croire. Les Incas utilisaient une autre langue appelée, « Runa simi » (« langue des hommes » ou « langue du monde »). Ceux sont les missionnaires espagnols, dans leur volonté évangélisatrice, qui ont adopté le quechua comme outil de communication et qui ont achevé de propager cette langue sur de vastes territoires au détriment d’autres idiomes plus anciennes.

Malgré la brutalité de la colonisation qui a contraint les peuples autochtones à adopter un mode de vie qui n’était pas le leur et une christianisation intensive de plus de deux siècles, les Quechuas pratiquent encore une partie des cultes de l’époque précolombienne. On assiste aujourd’hui à un étonnant mélange entre rites païens rappelant les mythes anciens et fêtes en l’honneur d’un saint patron. A Cusco, au Pérou, la fête du « Corpus Christi » qui se tient au mois de juin est un excellent exemple de ce syncrétisme culturel.

Preuve de l’influence actuelle des cultes anciens, les Quechua restent aujourd’hui très étroitement liés à la nature avec laquelle ils entretiennent une relation marquée par le respect, la peur et la vénération. Plusieurs traditions mettent au centre de la vie quotidienne la « Pachamama », la terre nourricière, symbole de la fertilité et de l’abondance. Pour les Quechuas, les divinités sont considérées comme des êtres humains. Les forces cosmiques vivent parmi les humains et se comportent comme eux. Aussi, avant de boire un verre d’alcool, est-il coutume d’en verser quelques gouttes sur le sol pour nourrir la « Pachamama ». Si elle est nourricière et protectrice, la terre-mère exige la réciprocité et peut provoquer des épidémies ou des catastrophes comme la sécheresse si elle n’est pas assez nourrie. Chaque année, au mois d’août, dans la plupart des villages andins, une cérémonie, appelée « Challa », dirigée par un chaman, a pour but de s’assurer d’une bonne année agricole grâce à des offrandes à la « Pachamama » et aux « Apus », esprits des montagnes. On offre dans ces circonstances des feuilles de coca (qui permettent à l’homme de communier avec la nature), des « huairuros » (graines rouges à taches noires, dotées de pouvoir symboliques et magiques), de la chicha (boisson typique à base de maïs), des fruits, des céréales, de la monnaie, du vin, des sucreries, etc.

Autre survivance de la cosmologie des Incas, soulignée par Constance Classen, la recherche d’un équilibre entre les populations autochtones et leur environnement hostile en établissant un « système d’échange entre des communautés vivant à différentes altitudes et qui ont, par conséquent, accès à des ressources variées. (…) Pour l’animer, un système d’échange s’avère indispensable. La combinaison – équilibre, échange – est contenue dans le mot quechua ayni, qui signifie réciprocité, équilibre.» (Constance Classen, Inca Cosmology ans the Human Body, 1993, p. 11-12). Aujourd’hui, on retrouve dans les communautés des Andes cette forme traditionnelle d’entraide entre famille notamment lors de la construction d’une maison ou de travaux agricoles. La famille qui a reçu de l’aide participera ensuite à un autre travail apportant à son tour une aide.

Comprendre le monde quechua actuel c’est aussi avoir conscience que pour nombre de Quéchuas, l’empire Inca était la représentation métaphorique d’un corps humain. L’Inca était alors intimement lié à son empire et s’il tombait malade, la santé de l’empire était en jeu. Le souverain représentait la tête et le cœur de ses États. La capitale, Cusco (« le nombril du monde » en quechua), là où résidait l’Inca, était le centre névralgique de l’organisation incaïque. Divisée par quatre principales artères se rejoignant sur la place centrale, la ville symbolisait l’empire où les quatre quartiers de « Tahuantinsuyu » (« les quatre provinces » en quechua) correspondraient aux quatre parties du corps de l’Inca. Dans cette perspective, la conquête espagnole et l’asservissement de l’empire furent vécus comme la destruction du corps humain, source d’un violent traumatisme pour la population. L’Inca supprimé, tout l’édifice s’écroulait ; un corps sans tête ne peut survivre.

Aujourd’hui les Quechuas comme leurs ancêtres sont des agriculteurs. Ils se consacrent essentiellement à l’élevage traditionnel de lamas et d’alpagas dont ils utilisent la laine pour la confection, mais aussi la viande et le lait pour la consommation. Les Qechuas ont une relation très particulière aux lamas qui sont partie prenante des fêtes familiales, décorés de rubans multicolores. La culture de la pomme de terre, emblème de cette région du monde, est également très présente. Un dicton dit qu’au Pérou « on trouve plus de sortes de pommes de terre que de jours dans l’année ». Cet aliment devenu incontournable dans notre alimentation européenne a pourtant été déprécié par les premiers colons qui le trouvaient insipide. C’est l’anglais Francis Drake qui l’a finalement importé en Europe. Autres aliments emblématiques de la région le quinoa et le maïs cultivés sur la cordillère des Andes. Les surplus sont revendus sur les marchés colorés de la région où le troc est encore très largement utilisé dans les échanges.

Autre élément incontournable de la culture quechua : la feuille de coca. Pour affronter les rudes journées de travail sur les hauts plateaux balayés par le vent, les Quechuas mâchent des feuilles de coca additionnées à du bicarbonate. Ce mélange est un excellent remède pour prévenir l’hypoglycémie et lutter contre le froid glacial de la région. C’est donc très facilement que l’on trouve des feuilles de coca à acheter sur les marchés. Elles sont aussi offertes sous forme de tisane proposée dans tous les hôtels pour prévenir du mal d’altitude.

Aujourd’hui la culture inca est au cœur de la politique touristique du Pérou. Pourtant, ses héritiers ne bénéficient malheureusement pas des retombées financières du secteur. Le site mondialement connu du Machu Picchu qui rassemble plus de 2 500 visiteurs par jour est devenu un lieu inaccessible pour ces populations qui en sont exclues notamment pour des questions financières. Cette population est pauvre, en butte à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition. Pour autant, la force de ce peuple est d’avoir maintenu une culture, des légendes et des récits qui ont forgé l’imaginaire et la pensée des Indiens d’aujourd’hui.

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